Trudeau et son "Royaume pacifique"


Nous voilà donc revenu dans le camp des gentils! Le Canada, si l’on en croit Trudeau et ses appuis, redeviendra cette force tranquille et pacifique qu’elle avait été dans la deuxième moitié du XXe siècle. C’est en effet un point incontournable de sa plateforme que de redorer l’image du Canada à l’étranger et, plus précisément, d’arrêter le rôle prétendument trop « offensif » des Forces Armées Canadiennes. S’il est vrai que Harper aura tenté sans relâche de positionner le Canada comme une puissance intransigeante sur les questions de sécurité, prolongeant au Canada les sombres heures de l’américain Georges W. Bush, il est néanmoins justifié d’émettre des doutes sur nos capacités réelles de retrouver cette image pacifique et médiatrice.


Premièrement, nous devons reconnaitre que la culture stratégique du Canada, c’est-à-dire son imaginaire et sa manière de concevoir ses intérêts stratégiques, est effectivement marquée par une tendance pacifiste et internationaliste. Elle a bien eu une période impérialiste, incarnée dans notre solidarité à l’Empire britannique jusqu’au deux guerres mondiales, une tendance aussi nettement continentaliste depuis la Guerre Froide, mais essentiellement, le pays n’a à peu près pas connu de guerres majeures et est reconnu pour vivre une paix tranquille. Son fer de lance reste invariablement la paix depuis la prodigieuse médiation de Lester B. Pearson lors de la Crise de Suez. Ses habitants, peu belliqueux, aspirent à démontrer cette image tempérée sur la scène internationale. En tant que « puissance moyenne » on conçoit que le Canada est mieux protégé lorsqu’il se présente en médiateur et qu’il travaille à faire respecter les normes internationales. Il apparait ainsi parfaitement normal que le Canada retourne à cette posture que l’on pourrait qualifier de « traditionnelle ».


Cependant, ce qu’on nous propose ici, c’est de recentrer les actions du Canada à l’international dans une perspective idéaliste plutôt que réaliste. Ce sont là deux positions théorique : l’une affirmant ce que devrait être le monde, dans l’idéal, et l’autre disant plutôt ce qu’il est, et donc, comment y protéger ses intérêts étatiques. De prime abord, la seconde position théorique semble maussade et fataliste; il serait tellement plus constructif d’élever le monde vers un idéal plutôt que de répéter ses défauts inlassablement! Or, en relations internationales, les circonstances imposent beaucoup plus souvent la démarche à suivre que les normes. L’ONU n’a pas réussi à pacifier le monde, les casques bleus n’ont pas empêché le génocide rwandais et Bush n’a pas attendu ces formalités pour envahir l’Irak. Ainsi, les partisans de la realpolitik, issue du réalisme, vous répondrons que les idéaux pacifiques de Trudeau sont bien beaux, mais qu’ils resteront pour une bonne part des vœux pieux. Ce sont les circonstances qui détermineront véritablement ses politiques. Par exemple : il ne servirait à rien de prétendre que la crise syrienne devrait être réglée avec tempérance si son chaos n’en permet justement aucune.


Aussi, le monde et sa géopolitique ont énormément changés depuis le début des années 2000. Si elle était autrefois prolifique, la politique étrangère que préconise Trudeau est-elle encore applicable aujourd’hui? La dynamique bipolaire de la Guerre Froide encourageait fortement cet esprit d’apaisement et de médiation propre au Canada. Les nombreux conflits interposés, eux, étaient très localisés; l’essentiel était de les contenir le plus possible et d’atténuer leur impact. Pour sa part, la chute de l’URSS, si elle consolidait l’hégémonie américaine, signifiait aussi l’espoir de faire mieux appliquer le droit international et de porter assistance aux plus vulnérables sans les blocages relatif au monde bipolaire. Maintenant, avec la guerre au terrorisme lancée en 2001, on a assisté à la montée en puissance du djihadisme, une force hautement belliqueuse qui ne s’embarrasse pas de frontières. Plusieurs États sont entrés dans des guerres civiles aux proportions inédites et aux conséquences incalculables. Dans ce climat déjà instable, de nouvelles puissances apparaissent. La Russie, comme nous l’avons vu récemment en Syrie, s’impose de plus en plus dans le système international et se montre menaçante. La Chine, quant à elle, construit des bases militaires sur des ilots contestés par des alliés des États-Unis, augmentant par le fait même la tension mondiale. Nous voilà donc aujourd’hui dans un monde instable, radicalisé et multipolaire. À moins d’être un génie politique, il semble assez improbable d’imaginer que Trudeau pourrait arriver à désamorcer par la douceur le contexte sulfureux dans lequel nous sommes plongés. Pis encore, un pacifisme béat dans une situation aussi dramatique serait imprudent et manquerait de sérieux. N’en déplaise à certains, dans le monde violent d’aujourd’hui, il faudra être fort pour se tenir debout. Il nous faudra un petit peu de realpolitik


L’idée n’est pas ici de vanter le militarisme sur le pacifisme. Non plus d’abandonner à jamais nos idéaux internationalistes. Cependant, je ne peux m’empêcher d’être inquiet lorsqu’au lendemain de son élection, Trudeau annonce la fin imminente des frappes en Syrie pour prioriser le programme de formation des combattants et l’aide humanitaire… La semaine même où Obama abandonne le programme de formation américain et admet son échec cuisant. Le pacifisme au prix de politiques inutiles? Non merci. Trudeau devra se rappeler que l’internationalisme présente aussi une part de responsabilités. Comme le dit si bien le politologue Stéphane Roussel au sujet du paradoxe apparent que constituait le Canada militariste de Harper : « « La contradiction est en partie résolue par les principes internationalistes. Parce qu’il est commis au droit international, le Canada doit être prêt à le faire appliquer. »[1] Et c’est exactement ce que nous attendons de vous, monsieur Trudeau, au-delà du besoin du Canada de se refaire une beauté à l’étranger.



[1] Stéphane Roussel et all., Culture stratégique et politique de défense, l’expérience canadienne, Athéna Éditions, Outremont, 2007, page 9.

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