L'enthousiasme russe


Le début des bombardements russes en soutien au président contesté Bachar Al-Assad modifie radicalement la dynamique du conflit Syrien. Alors qu'on assistait jusque-là à une guerre civile opposant le gouvernement à diverses factions rebelles - d'où est né un État Islamique obligeant, entre-autres, une cristallisation des forces kurdes et une intervention internationale – nous voyons désormais apparaître au grand jour un jeu titanesque d'alliances rendant possible une confrontation directe entre puissances antagonistes. Mais plus assurément, nous voyons aujourd'hui les États-Unis perdre l'initiative des ingérences militaires au profit d'une Russie qui revendique son rôle de leader mondial. En bref; les États-Unis ne sont définitivement plus les seuls « policiers » du monde en ce début du mois d'octobre 2015.


Il ne faut pas chercher bien loin les manifestations de ce revirement géopolitique; déjà qu'on était habitué au militarisme et au conspirationnisme des médias russes, nous avons désormais droit à leur triomphalisme. Les médias occidentaux, pour leur part, s'inquiètent et spéculent. Dans cette jubilation, bon nombre de journalistes russes ont annoncé que Poutine était désormais le vrai leader du système international. Cela reste à prouver, bien-sûr, et il faudra que la mission en Syrie soit un succès, ce qui est un défi de taille, mais l'enthousiasme récent du plus grand pays au monde laisse envisager qu'il sera à l'avenir beaucoup plus imposant qu'il ne l'a été dans les deux dernières décennies. La superpuissance russe, après une longue convalescence suite à la chute de l'union soviétique, est remise sur pied.


D'ailleurs ce regain de puissance n'a rien de spontané; l'intervention en Syrie est la dernière en date d'une suite de coups de force visant à rétablir la puissance russe. Aucun habitant du pays n'a vraiment apprécié de perdre la face devant le monde entier avec l'effondrement spontané et inattendu de L'URSS. De plus, la nouvelle fédération a vécu dans le risque d'implosion depuis ce temps, tout cela face à un OTAN expansionniste qui est allé jusqu'à s'implanter sur d'anciens territoires soviétiques. Ainsi, lorsqu'en 2008 la Géorgie commence à négocier son adhésion à l'Alliance Atlantique, la Russie lui déclare la guerre et annexe certain de ses territoires. Le message est clair : nous avons encore un droit de regard sur ce qui se passe chez nos « étrangers proches », ces peuples ayant autrefois fait partie de l'Union Soviétique ou de ses satellites. Plus récemment, le bras de fer en Ukraine et l'annexion de la Crimée participent à la même logique. La Russie ne saurait supporter la création d'un autre bastion de l'OTAN sur le berceau historique de la Russie et à seulement quelques heures de Moscou; il lui fallait démontrer sa détermination militaire. L'intervention surprise en Syrie en support à un État s'opposant aux États occidentaux est un pas de plus dans cette stratégie de retour en puissance, ou pis encore, son aboutissement.


Alors que son théâtre d'opération se limitait jusqu'à présent aux territoires de l'ex-Union Soviétique, cette fois-ci, il s'agit d'une « réelle » intervention à l'étranger, du jamais vu depuis 1979, alors que l'URSS était en guerre contre l'Afghanistan. C'est peut-être une chose de s'ingérer chez un « étranger proche » avec qui on a partagé une longue histoire commune, mais c'en est une autre de s'imposer dans la poudrière du Moyen-Orient. Poutine ne serait pas le premier à s'y être cassé les dents s'il advenait que le conflit s'enlise.


Mais ce qui étonnes du coup de force russe, c'est son enthousiasme et son triomphalisme. Les dirigeants ont très bien appris des insuccès américains, ils ont comprit que la guerre au XXIe siècle est avant tout une guerre d'image et de légitimité. Dans le chaos qu'ont créé les politiques américaines, l'arrivée de la Russie appuyant des figures traditionnelles du pouvoir et vantant sa détermination à stabiliser la région donne l'image d'un pragmatisme vertueux. De plus, chaque étape semble sur-médiatisée et complètement assumée. Nous avons commencé des frappes : les voilà en vidéo HD dans 3 angles différents. Nous soutenons une importante attaque terrestre? Pourquoi pas la soutenir en envoyant des missiles à partir de la mer Caspienne et diffuser les vidéos de cette impressionnante attaque à distance dans le monde entier? Tout à coup une « fuite » : l'armée russe aurait emmené en Syrie son arsenal de brouillage de données, extrêmement efficace pour couper les communications de l'EI! Les unes des médias, inlassablement, relaient les images et les explications de cette intervention militaire avec l'efficacité d'une télé-réalité. Et à chaque coup, la Russie est enthousiaste, assurée. Elle projette une aura de victoire et de positivisme là où les États-Unis en projettent une de confusion et d’écœurement. C'est donc assurément l'enthousiasme, la clarté de leur stratégie et de leur image qui donne un avantage aux russes actuellement.


Le moral russe est si bon que Poutine va jusqu'à tendre la main aux américains; il sait qu'il a déjà gagné une bataille. S'il s'avérait qu'il en remporte d'autres, ce serait une catastrophe pour les États-Unis. Non seulement ils perdraient beaucoup de leur influence dans la région, mais il y aurait désormais un précédent pouvant revenir les hanter. La Russie prouverait à tous qu'il est possible de gérer le monde sans l'OTAN. Mais les américains ne lâcheront pas : le pays d'Eurasie est considéré comme la menace numéro un des États-Unis. Ils connaissent trop bien les risques. La Russie d'aujourd'hui a peut-être beaucoup évolué, mais elle reste tout de même très autoritaire, militariste et nostalgique de son passé de grande puissance. L'armée russe n'a pas lancé des missiles de la mer Caspienne jusqu'en Syrie pour rien : c'était évidemment pour démontrer sa capacité à faire des frappes intercontinentales à ses rivaux de l'OTAN. Ce qu'il faut au États occidentaux actuellement, c'est le même genre d'assurance, le même déploiement d'enthousiasme. Il faut que les États-Unis ravivent cette fierté de protéger le progrès, la démocratie et les droits de l'homme et qu'ils aient le même genre de discours limpide, honnête et assumé. S'ils n'y parviennent pas, il y a peu de chance qu'ils retrouvent un jour l'initiative dans la région.


Une chose est sûr, les États-Unis ont perdu leur monopole en matière d'ingérence. Le monde est redevenu multipolaire. On parle de guerre froide, bien-sûr, mais le monde d'aujourd'hui n'est plus simplement binaire. C'est un enchevêtrement d'alliances complexes qui le façonne, avec, en quelque sorte, certains rapports de vassalité entre les acteurs régionaux et les puissances. Il est encore moins unipolaire, parce que la puissance principale s'effrite et voit sa légitimité contesté. Nous sommes donc dans une époque de confrontation entre plusieurs blocs, sur plusieurs niveaux, où la Russie vient de s'imposer afin de contrôler le jeu diplomatique à son avantage. Essayons donc de ne pas succomber à l'opération de charme qu'elle fait actuellement et gardons la tête froide face au nouveau défi qui nous est lancé.

#POL #ACTU #USA #AFF

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© 2018 par Philippe Sauro Cinq-Mars. Créé avec Wix.com

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