La Russie en Syrie; à la jonction entre un arc de crises et un arc de tensions


La Russie en Syrie


Ces deux dernières semaines, tout de suite après l'explosion médiatique de la crise des migrants, les puissances occidentales ont accusé la Russie d'envoyer des troupes et du matériel en Syrie pour soutenir le régime contesté de Bachar Al-Assad. La Russie a répliqué en minimisant son implication, un peu comme elle l'a fait en Ukraine l'an passé, et en a profité pour rehausser son image en prétendant combattre l'État Islamique de manière plus constructive. Cette situation en apparence banale cache la complexité inquiétante de la géopolitique au Moyen-Orient. De plus, il laisse entrevoir le regain de tensions entre les grandes puissances. Pour bien saisir la portée de l'implication russe en Syrie, il faut tout d'abord prendre en compte l'émergence d'un « arc de crises » couvrant l'essentiel du monde musulman. Ensuite, il faut comprendre la perte de puissance américaine et l'apparition d'un arc de tensions en Eurasie. C'est suite à ces prémisses qu'il sera possible de voir en quoi le Moyen-Orient constitue une faille dans le système international que les grandes puissances dont la Russie entendent bien mettre a leur profit.


Un « arc de crises »


Nous observons aujourd'hui un véritable « arc de crises » dans l'ensemble du monde musulman. Du Mali au Turkestan chinois, les États sont en danger et le djihadisme progresse. Si on regarde une carte, cet arc est en périphérie de quatre grandes puissances : l'Europe, la Russie, la Chine et l'Inde. Il est évident que cette région déliquescente est au carrefour entre des puissances y détenant des intérêts et particulièrement la Russie qui, si on y ajoute l'Ukraine, a des problèmes d'instabilités sur une grande partie de sa frontière sud-ouest. C'est pour cette raison que le pays opte bien souvent pour le soutien aux régimes forts et priorise en quelque sorte la stabilité sur la liberté. Vu de Russie, il est beaucoup trop risqué de soutenir des rebelles armés qui pourraient inspirer des mouvements sur le sol même du pays. N'oublions pas que l'État pluriel abrite quelques nations musulmanes comme les Tatars et les tchétchènes. Les principales actions diplomatiques de la Russie à l'égard du Moyen-Orient visent donc à le stabiliser à tout prix. Elle possède en outre une base militaire en Syrie - c'est son port sur la méditerranée – et des avantages géographiques à entretenir de bonne relations avec l'Iran.


Du côté occidental, on se montre beaucoup plus aventuriste; la région semble loin (elle le semblait en tout cas jusqu'à la crise des migrants…). Les actions sont plutôt revêtues de justifications éthiques et idéologiques. Les occidentaux veulent tant la victoire des droits de l'Homme qu'ils sont prêt à abattre des dictateurs malgré des déstabilisations énormes dans le pays. Ils tentent ensuite d'armer des rebelles prétendument modérés en espérant une victoire prochaine. L'Ouest a le temps et la distance; un Moyen-Orient déstabilisé reste, à moyen terme, peu dommageable pour lui. Les États-Majors occidentaux ont probablement misé sur un essoufflement de la région et des puissances environnantes à son avantage, mais les crises ont stagné et sont désormais pire qu'elle ne l'ont jamais été. La stratégie générale des États-Unis depuis l'ère de Bush fils semble actuellement un échec et a accentué les risques pour les États occidentaux. Aujourd'hui, avec l'afflux de migrants et la paranoïa du terrorisme, on considère de plus en plus une stabilisation efficace du Moyen-Orient comme essentielle.


Tant les pays de l'OTAN que la Russie ont une justification légitime pour intervenir au Moyen-Orient : la stabilité à retrouver. Cependant, les deux puissances s'opposent quant à la stratégie à employer. Un jeu d'alliance avec les puissances régionales s'active alors et nous fait entrevoir la complexité d'un monde multipolaire.


Blocs continentaux et arc de tensions


On peut clairement commencer à définir les contours de différents blocs d'influences et de leurs alliances officieuses. Le retour d'une confrontation idéologique et propagandiste entre l'Ouest et la Russie depuis que celle-ci a retrouvé de sa fougue d'antan s'enlise déjà dans une logique de guerre froide. Même chose pour la Chine, qui a finit par se sortir des déboires du maoïsme et qui se fait de plus en plus imposante en mer de Chine méridionale. Ses dépenses militaires faramineuses font craindre les alliés japonais et philippins des États-Unis d'un éventuel dérapage. Face à cela, un sentiment d'encerclement par les États-Unis et leurs alliés semble animer les réflexions des deux puissances asiatiques. On assiste donc peu à peu à l'émergence d'un arc de tensions parcourant la frontière ouest et sud-ouest de la Russie, continuant sur toutes les frontières méridionales de la Chine. De plus, l'opposition féroce entre l'Iran et l'Arabie Saoudite crée une autre ligne de tension liant cet arc de plusieurs milliers de kilomètres.


La Russie poursuit donc une politique imprégnée d'« eurasiatisme », cette idéologie en vogue chez les sphères dirigeantes russes où l'on met de l'avant une consolidation des alliances en Eurasie en vue de former un bloc continental. Les récents rapprochements entre Moscou et Pékin participent de cette même dynamique; la Russie tente de fermer l'Asie aux Puissances occidentales. L'Iran et la Syrie sont dans un axe central pour la consolidation de cet aire d'influence. Et c'est là un point d'achoppement majeur dans le règlement des conflits de la région. Le Moyen-Orient est actuellement une faille dans le système international, une région au futur trouble et au fort potentiel de revirement diplomatique. Poutine, en optant pour Assad, tente de sauvegarder ses bastions autoritaires afin de fortifier cet espace eurasiatique auquel il aspire.


Une faille entre les blocs


Maintenant, en prenant en considération le regain de tension entre les blocs de l'est et de l'ouest, l'arc de crises apparaît comme une faille. Son instabilité et l'imprévisibilité de son alignement vient briser l'arc de tension entre les grandes puissances. Si les américains sont présents partout dans la région, c'est principalement afin de profiter de cette ouverture et fortifier leurs positions en Asie au dépend de la Russie. À l'inverse, si les russes s'y ingèrent de plus en plus, c'est pour s'assurer des positions stratégiques, briser leur enclavement et affirmer leur aire d'influence. En bref, nous assistons actuellement à la quintessence des conflits interposé : la Russie soutenant les pouvoirs chiites de la région (Syrie, Iran, Irak) et les américains, les pouvoirs sunnites (rebelles, Arabie-Saoudite, Turquie, etc).


La vraie raison de l'enlisement du conflit en Syrie n'est donc pas la complexité des factions rebelles et gouvernementales qui s'y affrontent, mais bien la confrontation irrésolvable entre la Russie et les États-Unis au Moyen-Orient. On semble d'ailleurs avoir oublié qu'au premières heures du conflit, la Russie opposait son veto à une tentative d'intervention du Conseil de sécurité de l'ONU. L'enlisement était donc déjà annoncé.


Dans cette dynamique de conflit interposés, on ne pourrait passer sous silence le jeu diplomatique qui s'opère autour de l'Iran. En effet, c'est le principal allié de Assad en Syrie et un important soutient pour le pouvoir chiite en Irak. Avec les sanctions de la part des États occidentaux, la Russie et l'Iran se sont beaucoup rapprochés, faisant craindre une alliance éventuelle entre les deux pays. Ce n'est donc pas un hasard si les États occidentaux tentent actuellement d'accélérer le processus de levée des sanctions avec l'accord sur le nucléaire; l'Iran est un pivot entre la Russie et l'Ouest. Cet acteur non négligeable est probablement la clé qui permettra un jour une stabilisation de la région et celui qui réussira à le mettre de son bord s'assurera probablement la victoire sur l'autre.


La Chine, pour sa part, a récemment lancé son projet de nouvelle "route de la soie". Comme la mythique route d'antan, d'importantes quantité de marchandises passent désormais par l'Asie centrale vers le Moyen-Orient. On veut développer davantage ce marché encore inexploité. Ce n'est probablement pas un cas d'ingérence ou de soutien comme dans le cas des États-Unis ou de la Russie, mais la Chine sait très bien se faire discrète et avancer masquée. Son influence s'exerçe principalement par le développement commercial. La nouvelle "route de la soie" augmentera donc de manière inévitable les intérêts chinois au Moyen-Orient et par extension les risques d'ingérences plus brutales. Cela renforcera aussi cette forme de continentalisme économique auquel Poutine aspire qu'est l'eurasiatisme.


Une chose reste certaine : la Russie est actuellement beaucoup plus prolifique dans la consolidation de ses positions au Moyen-Orient. Beaucoup, même en occident, on vanté l'habileté diplomatique de Poutine. La Russie apparaît comme plus modérée et plus réfléchie dans ses interventions dans la région. Il est donc impératif que les puissances occidentales revoit leurs manières de faire. Il faut qu'ils trouvent une alternative crédible à la Russie et au despote qu'est Assad et il faut absolument que l'accord sur le nucléaire iranien soit un succès. Si la déliquescence du monde musulman a pu apparaître initialement bénéfique pour l'Ouest, il lui faut désormais reprendre l'initiative et empêcher la Russie de profiter des troubles occasionnés. Verrons-nous bientôt la Syrie divisé entre des forces soutenues par l'Ouest et d'autres soutenues par l'Est? Devrons nous créer des pays divisé comme au temps de la Corée et du Vietnam? Ce serait en tout cas beaucoup mieux que le no-man's-land chaotique qui prévaut actuellement.

#POL #AL #USA #AFF

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© 2018 par Philippe Sauro Cinq-Mars. Créé avec Wix.com

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