Sémantique à l'ère post-héroïque


Un profond pacifisme populaire en Occident découle du traumatisme de la Deuxième Guerre Mondiale et des révolutions sociales des années 60 et 70. C’est au cours de ces périodes que s’est en quelque sorte répandu le pacifisme militant et ses émules. Plus près de nous, la guerre illégitime de Georges W. Bush en Irak et les multiples interventions ratés d’États occidentaux dans le monde musulman ont encouragé un mépris complet pour la chose guerrière et une conviction profonde qu’on ne peut rien régler par les armes. Certains théoriciens tel que Gérard Chaliand ont ainsi parlé d’une époque « post-héroïque » pour expliquer ce dégoût des masses populaires envers toute forme de glorification militaire. Cette dynamique a une influence énorme sur la sémantique utilisée par les responsables politiques en matière de guerre.

Il semble qu’un prélude à la prolifération des euphémismes militaires soit ce fameux terme d’ « intervention », né du légalisme onusien et des tâtonnements prudents de la Guerre Froide. On annonce d’entrée de jeux notre volonté de partir un jour ou l’autre, car l’intervention implique nécessairement sa finalité. On ne pourrait assumer l’idée d’une conquête; nos passages ne sont que de brèves intermèdes. On dissimule la notion de guerre derrière un terme s’apparentant plus à la médecine qu’au domaine militaire. Mais on doit reconnaître son côté fonctionnel: l’entrée en guerre est ainsi subordonnée à un objectif identifié et censément désintéressé.

Passé l’idéalisme des « interventions » brèves et efficaces, les années 2000 on enfanté de nouveaux détours. On endors un peuple éprit de pacifisme de mots creux et anesthésiants car on est déjà persuadé qu’il sera contre l’option militaire. Il n'a pas cru la "guerre au terrorisme" de Bush, il n'a foi qu'envers les "interventions" humanitaires idéalisées. Les chefs politiques, pris entre la désapprobation de ce peuple et la gravité de la situation en matière de sécurité, en viennent à accomplir des guerres inassumées et peu convaincantes.


Les soldats canadiens en Afghanistan étaient supposément en mission de « maintient de la paix ». Plutôt paradoxal puisque le pays était en guerre et qu’il n’y avait donc aucune paix à maintenir. On a préféré camoufler la dangerosité des missions en Afghanistan derrières ces termes fallacieux plutôt que d’informer honnêtement le peuple canadien de la guerre qui l’attendait. Il ne faudra pas s’étonner, en ces circonstances, que nos soldats développent de tels troubles psychologiques… Non seulement on les envoie vivre de terrible expériences sous les huées, mais on bâcle les interventions et l’action politique de sorte qu’ils exécutent des guerres perdues d’avance. Ils reviennent chez eux sans aucune reconnaissance, seuls avec leurs démons et la désapprobation populaire. On ose leur rappeler qu’ils se sont battus pour rien… On ose euphémiser leur implication dans une guerre dans une parfaite ingratitude.


Aujourd’hui, on n’ose même plus parler d’interventions tellement on doit agir furtivement. Avec les nouvelles technologies de surveillances par drones et l’essor des avions furtifs de combat, on préfère s’en tenir aux « frappes ciblées ». Voilà toute la grandeur et la puissance de l’Empire occidental: il en est arrivé à réduire toute la porté symbolique du mot « guerre » à la futilité anonyme d’une « attaque ciblée ». Cette mollesse avait d’ailleurs été reproché à Obama lors de son discours annonçant sa détermination à « éradiquer l’État Islamique ». Les journalistes, voulant avoir l’heure juste quant à ces nébuleuses « attaques ciblées », pressèrent le Président de répondre clairement: les États-Unis sont-ils de nouveau en guerre? Il répondit et confirma l’entrée « en guerre » des États-Unis trop tard, le lendemain, alors que le monde entier avait déjà compris que son « intervention » ne changerait probablement pas grand chose.


Dans la même veine, certains gouvernements parlent aujourd’hui strictement de « soutien » à des combattants déjà en guerre. On prétend n’aider ceux-ci qu’en termes de technologie ou d’expertise. Bien vite, cependant, on réalise que des unités spéciales se battent directement sur le terrain et les gouvernements tentent de minimiser leur implication. Encore une fois, personne n’assume la guerre. La guerre, si elle existe bel et bien en ce monde, doit être maquillée de beaux termes techniques et apparemment inoffensifs.


Il ne faut pas s'étonner maintenant de la déliquescence du monde: nous refusons obstinément d'assumer la puissance occidentale. On idéalise une sorte d'égalité des puissances pour tous les pays. Or il existe encore aujourd'hui des antagonismes irréconciliables; si l'Occident lâche la partie, quelqu'un le remplaçera bien vite, et je suis de ceux qui pensent que ce serait pour le pire. En guerre assymétriques, la suprématie de l'armement reste étonnement secondaire: c'est l'image et la légitimité qui prime. Tous les drônes, les F35 et les satellittes du monde n'empêcherons jamais des peuples déchirés et des groupes occultes de faire des guerres et des insurrections. C'est avec assurance, clarté et éthique qu'il sera possible de gagner la bataille du 21e siècle; ne diminuons pas nos enjeux, ne ternissons pas nos engagements, là est la victoire. Pourquoi ne vanterions-nous pas la gloire des victoires de l'humanité sur la tyrannie?

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