Minuit, chrétiens ! ; émancipation, amour fraternel et civilisation


Le sentiment qui nous habite dans les jours précédant Noël est d’une infinie complexité. En effet, ne baignons nous pas dans une ambiance mystique, rappelant vaguement une ferveur religieuse ancienne dont nous ne saisissons plus véritablement la portée du fait de notre abandon des pratiques cultuelles ? Pourquoi ressentons-nous donc encore cette volonté de solidarité, de paix et d’amour en ce jour de la nativité, malgré les dérives consuméristes d’un monde désenchanté et notre incroyance ? S’il est un moment, pour ma part, où je ressens le plus vivement la splendeur de Noël, c’est bien lorsque j’entends résonner haut et fort la puissance des notes deMinuit, Chrétiens, l’un des cantiques de Noël les plus populaire depuis plus de 150 ans. Voilà ses paroles :

Minuit ! Chrétiens, c’est l’heure solennelle Où l’homme Dieu descendit jusqu’à nous, Pour effacer la tache originelle Et de son Père arrêter le courroux : Le monde entier tressaille d’espérance À cette nuit qui lui donne un Sauveur Peuple, à genoux attends ta délivrance, Noël  ! Noël ! Voici le Rédempteur ! Noël  ! Noël ! Voici le Rédempteur  !

Peuple, à genoux attends ta délivrance, Noël  ! Noël  ! Voici le Rédempteur ! Noël ! Noël ! Voici le Rédempteur  !

De notre foi que la lumière ardente Nous guide tous au berceau de l’enfant Comme autrefois, une étoile brillante Y conduisit les chefs de l’Orient Le Roi des Rois naît dans une humble crèche, Puissants du jour fiers de votre grandeur, Ah ! votre orgueil c’est de là qu’un Dieu prêche, Courbez vos fronts devant le Rédempteur ! Courbez vos fronts devant le Rédempteur  !

Ah ! votre orgueil c’est de là qu’un Dieu prêche, Courbez vos fronts devant le Rédempteur ! Courbez vos fronts devant le Rédempteur !

Le Rédempteur a brisé toute entrave, La terre est libre et le ciel est ouvert Il voit un frère où n’était qu’un esclave L’amour unit ceux qu’enchaînait le fer, Qui lui dira notre reconnaissance ? C’est pour nous tous qu’Il naît, qu’Il souffre et meurt : Peuple, debout ! chante ta délivrance, Noël  ! Noël ! chantons le Rédempteur  ! Noël  ! Noël ! chantons le Rédempteur  !

Un symbole canadien français

Devrais-je rappeler la popularité indéniable et la préférence apparente pour cet hymne chez les canadien français ? Chaque année, l’on se plaît à crier à tue-tête, quelque peu enivré, les hautes notes du « Noël » répété quatre fois, toujours plus haut, toujours plus intensément, lors du refrain. Il faudra d’abord se souvenir, malgré la confusion due aux multiples traductions dont font l’objet les chants de la nativité, l’origine française de ce chant. En effet, c’est Placide Cappeau qui, le 3 décembre 1847, composa les paroles d’un cantique destiné à l’inauguration de l’Orgue de l’Église de Roquemort. Adolphe Adam ayant complété l’œuvre par sa composition musicale, c’est Émily Laurey qui la chantera pour la première fois à la messe de minuit, le 25 décembre 1847. Maintenant, je fus surpris d’apprendre que la première fois où ces notes solennelles auront fait vibré les cœurs de nord-américains, ce fut à l’Église Saint-Michel de Sillery (qui s’appelait alors Saint-Colomb de Sillery), dans la ville de Québec. C’est dire le symbole de ferveur canadienne-française qu’il deviendrait par la suite…

Un chant païen ?

Cela étant, que recèlent donc les paroles apparemment religieuses soutenues par les notes grandiose d’Adam ? Il faudra savoir que le Vatican lui-même semblera plutôt froid à l’idée de le reconnaître comme un cantique, le trouvant trop païen. Admettez que ce n’est pas l’impression première que donne une chanson vantant le rédempteur et « l’Homme-Dieu »… Cependant, notons que Cappeau était un anticlérical, libre-penseur et humaniste, et qu’il aurait justement voulu se rétracter, trop tard, au sujet de ce passage. En effet, reniant l’appellation « d’Homme-Dieu » et le concept de « tache originelle » du premier quatrain, il en composera un autre qui ne sera pas retenu par l’histoire en raison de la popularité déjà établit de l’hymne initial et qui va comme suit :

« Minuit, chrétiens, c’est l’heure solennelle, Où dans l’heureux Bethléem, vint au jour Le messager de la bonne nouvelle Qui fit, des lois de sang, la loi d’amour. »[1]

Il expliquera ce revirement plus tard de la sorte :

" Nous avons cru devoir modifier ce qui nous avait échappé au premier moment sur le péché originel, auquel nous ne croyons pas... Nous admettons Jésus comme rédempteur, mais rédempteur des inégalités, des injustices et de l’esclavage et des oppressions de toute sorte... "[2]

Il faudra donc comprendre Minuit, Chrétiens, tout d’abord, comme un hymne d’émancipation de l’humanité face à un monde autrement figé dans l’archaïsme et les injustices. Cappeau ira jusqu'à l'appeller "la Marseillaise religieuse". Notons d’ailleurs le passage des « lois de sang » à la « loi d’amour », imageant très certainement le caractère fondamentalement héréditaire et exclusiviste du Judaïsme au sein duquel est né Jésus opposé à l’universalisme pacifique que ce dernier aura prôné lors de ses prêches. C’est ainsi que l’on peut en arriver à chanter, lors du dernier refrain, « Peuple, debout ! » dans la ferveur grandiose ayant été inspirée par Jésus de Nazareth.

Le plus humain de tous les hommes Eh quoi encore ? Le christianisme serait synonyme de libération ? Après tant d’abus, de guerre et d’intolérance ? Eh bien mes chers, oui, il faudra un jour apprendre à sauver notre bébé des flots s’engouffrant dans le drain de notre bain de sang qu’est la chrétienté ! Ce sentiment de grâce et de grandeur qui vous habite à Noël, c’est celui que des générations de chrétiens vous ont légué grâce à l’établissement d’une civilisation libre et émancipée. Nous rappellerons nous, en ce jour et en dehors de toute considérations religieuses, ce révolutionnaire de Galilée ayant confronté sa communauté, ses chefs religieux, les préjugés et les déterminismes sociaux afin de transmettre l’un des message les plus simple et les plus percutant qu’ait porté l’histoire : « Aimez-vous les-uns les-autres »? Nous rappelleront nous celui qui est allé jusqu’à donner sa vie pour la cause de l’amour entre tous les hommes, et cela peut-importe qu’il soit ressuscité ou non ? Oui, Jésus est mort pour nous, et comme le disais bien le compositeur de Minuit, Chrétiens, il est mort non pas pour laver nos fautes passés, mais bien pour nous libérer des fautes éventuelles et pour nous assurer un avenir de paix et d’amour, comme n’importe qu’elle homme de conviction tel que Gandhi ou Mandela ont pu le faire en notre époque. Non, Jésus n’était pas un dieu ; c’était le plus humain de tous les hommes.

Un occident émancipateur

Et il me faudra insister ; le christianisme fut pour l’histoire une véritable révolution émancipatrice. Tout d’abord parce que le contexte antique était fortement communautariste et que chacune de ces communautés n’avait cure d’aider sa voisine. Aussi parce que les religions antiques, à l’exception du zoroastrisme perse et du judaïsme, n’étaient pas des religions éthiques en ce sens que les jugements divins étaient collectifs. Autrement dit, c’est un peuple entier qui était jugé pour ses actions et recevait un jugement divin sous forme de catastrophes naturelles, à l’opposition des religions concevant une après-vie et un jugement sur les actions individuelles, ce qui impliquait immanquablement une responsabilisation personnelle et un encouragement à faire le bien autour de soi. De plus, Jésus aura posé les premières briques d’une laïcisation de la politique en affirmant l’impératif de « rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ». De toute façon, Jésus, au contraire de certains, n’aura jamais aspiré au pouvoir politique et émis la nécessité d’une « soumission » temporelle ; le christianisme originel fonctionnait par adhérence et par la tentative de « convaincre » par la Bonne Nouvelle, et ce peut-importe ce qu’on dira des multiples instrumentalisations de son discours au cours de l’histoire.

Et puis devons nous vraiment souligner la nature du monde actuel ? C’est le christianisme qui a donné naissance à l’Europe Médiévale et par extension, à la Renaissance, à la Réforme, à l’Amérique, au Siècle des Lumières, aux révolutions, aux Droits de l’Homme, au Printemps des Peuples, aux révolutions industrielles, à la coalition Alliée, à l’ONU, au bloc de l’ouest et à la mondialisation. Et je sais bien l’ensemble des réticences que les aberrations de l’histoire occidentale peut vous faire émettre à l’égard de chacune de ces périodes, seulement, il faudra cesser un jour notre ingratitude et comprendre que nous bénéficions d’une civilisation grandiose qui aspire désormais à étendre sa prospérité sur l’ensemble des peuples dans le même esprit chrétien initial d’universalisme et d’amour entre les hommes. Enfin, si nous vivons une période de forte critique envers l’occident – et donc envers nous-même – c’est précisément parce que notre civilisation émancipée par des idéologies de paix et d’amour fraternel nous l’a permit.

Noël, une fête pour l’humanité entière

Voilà donc, à mon humble avis, l’ensemble des facteurs qui président au gonflement du cœur du canadien-français à l’écoute de la mélodie somptueuse de Minuit, Chrétiens. Sans le savoir, les chrétiens de ce monde, lorsqu’ils chantent Noël, ne chantent-ils pas, au bout du compte, l’épopée humaine en son ensemble et leur désir de voir triompher l’amour universel et la grandeur de leur entreprise ? Ne chantent-ils pas leurs ancêtres, depuis les premiers martyrs des aréna romaines jusqu’aux libérateurs des moeurs de l’après-guerre ? Ne chantent-ils pas l’humanité et la civilisation ? Ne chantent-ils pas désormais, avec nos nouvelles connaissances, la terre-mère et la nécessité d’en revenir aux sources du vrai noël chrétien contre le consumérisme crasse de nos vies accélérés et confuses ? Quoi qu’il en soit et quelque soit notre foi et nos idéaux, sachons donc admettre qu’en ce début du XXIe siècle, Noël est une fête qui appartient à l’humanité entière. Elle est un recueillement et un moment pour faire le point sur nos vies, sur le monde et sur l’humanité. C’est donc en ces temps de paix et d’amitié que je voudrais souhaiter à une société québécoise, marquée en 2013 par les débats parfois houleux au sujet de la religion, et au monde en son ensemble, un Noël de paix, d’amour, de fraternité et d’égalité et ce dans la perspective de faire de 2014 et des années à suivre des temps aussi prolifiques que le fut notre passé, aussi émancipateur qu’ont pu l’être nos siècles successifs et aussi grandioses qu’ont pu l’être les quelques millénaires de notre histoire commune.

Joyeux Noël et bonne année !

Sincèrement,

Philippe Sauro Cinq-Mars

[1] Cité par Denis Havard de la Montagne. Minuits Chrétiens, une partition d’Adolphe Adam. [En ligne] http://www.musimem.com/adam.htm [Page consultée le 24 décembre 2013]

[2] Ibid.

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