Du gauchisme des arts


J’ai été confronté ces derniers temps à un discours récurrent d’une certaine droite québécoise. Celui-ci mettait de l’avant le fait que les artistes au Québec formeraient une sorte d’intelligentsia élitiste et complètement conditionnés par une idéologie de gauche. Étant moi-même un artiste, j’aimerais vous exprimer d’une manière complètement élitiste que vous ne comprenez absolument rien à l’art pour affirmer de telles choses. Cela dit, en tant qu’ « artisss gau-gauche », je vais tout de même tenter de vous expliciter ce fort attrait des milieux artistiques envers la gauche et les mouvements sociaux et la complète cohérence d’une telle dynamique.

Premièrement, la gauche est essentiellement liée à un concept d’opposition. Tout progressisme s’oppose nécessairement à un ordre établi et doit par le fait même le combattre. Lorsqu’on fit se placer les protagonistes de la Révolution Française soit à la droite du roi pour le soutenir ou bien à sa gauche pour le démettre, on venait ainsi de créer le fameux spectre que nous utilisons toujours, mais surtout, on venait de catégoriser deux types de comportements vis-à-vis de l’État et de l’ordre social qu’il représente; le soutient et la contestation. Force est d’admettre que la gauche a toujours gardé ce rôle contestataire. Qu’on n’apprécie pas les querelles, il ne faudra tout de même pas aller penser que la politique pourrait en être exempte; le conflit est son essence même et la contestation est autant justifiée que le soutient à l’ordre établit.

Maintenant, un artiste moderne saurait-il être autre chose qu’un contestataire? Disons qu’au Moyen-Âge, lorsque les artisans ne signaient pas leur œuvres et ne copiaient que des images et des sculptures religieuses, on pouvait dire qu’ils témoignaient d’un soutient inconditionnel à l’ordre établi. C’était de l’art, mais ceux qui l’exécutaient étaient plutôt des artisans que des artistes en ce sens qu’ils ne participaient pas à un processus de création conceptuelle; ils exécutaient et répétaient silencieusement tels des moines copistes. Cela dit, depuis le XIXe siècle, l’art s’est retrouvé intimement lié au concept même de modernité qui implique un progressisme implacable et une nécessité de constamment tout réinventer. Pour Baudelaire; «La modernité, c'est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l'art, dont l'autre moitié est l'éternel et l'immuable. » Dès lors, chaque mouvement artistique, sans se limiter à n’être qu’une évolution de celui qui le précède, est devenu un bris drastique et un rejet de l’antérieur. C’est ce caractère révolutionnaire et spécifique du mouvement artistique qui lui permet de s’inscrire dans l’éternité et d’être remémoré. En bref; selon cette logique, l’art est contestataire par essence tout comme la gauche et leur fusion n’a alors rien de surprenant. Le romantisme s’opposait au classicisme en ramenant des sujets profanes en avant-plan au grand dam de l’ordre romain-catholique pendant la même période que républicains et révolutionnaires de tout acabit remettaient en question le droit divin. Le Rock & Roll s’est imposé comme l’alternative révolutionnaire à l’insouciance bourgeoise du swing au même moment où surgissaient les mouvements féministes, pour les droits des noirs, pacifistes, etc. L’architecture éco-responsable aspire à opérer une rupture avec les bétons soviétisant et les folies décadentes du capitaliste occident au même moment où l’écologisme prend véritablement son essor. En bref; l’art vit sont temps et participe à la remise en question perpétuelle de l’ordre établi propre à la dynamique progressiste intégrée à la société occidentale. Qu’on ne vienne pas me dire qu’un Gangnam style est pour la Corée un phénomène conservateur de droite; ce serait une absurdité.

Notons d’ailleurs la nette accélération du phénomène de renouvèlement constant des arts depuis l’avènement de la société de consommation après la Deuxième Guerre Mondiale. Les arts sont devenus complètement complices dans la mise en place de la stratégie industrielle de l’obsolescence programmée. C’est-à-dire que le phénomène de « mode » passagère propre aux arts a été consolidé dans les techniques industrielles au point de réduire volontairement la durée de vie d’un objet. Pourquoi ferait-on des voitures plus durables si elles ont l’air vieilles après quelques années selon les considérations esthétiques changeantes des masses? En bref, les designers seront contents de continuellement créer, mais l’éphémère étant la finalité propre à cette création, la chose est fortement critiquable. Enfin, c’est un autre débat, mais chers droitistes « écoeurés de payer », considérez qu’il n’y a pas que dans les rues que les arts font des dommages; c’est principalement dans les tours à bureaux que s’opère les plus grands détournement de la fonction sociale de ceux-ci…

Parlant de la fonction sociale des arts, je n’ai aucune difficultée à admettre qu’ils sont vecteurs de chaos. On s’insurgera que quelqu’un vante un phénomène profondément déstabilisateurs et chaotique. L’insécurité règne en ces termes. Mais il faut comprendre que l’art aspire à dépeindre la vie, et cela nécessite d’imager ses hauteurs grandioses autant que ses bassesses les plus viciées. Une chanson triste n’a rien de moins légitime qu’une chanson joyeuse et tant qu’à être triste, ce doit être la plus triste que la terre ait portée. Les artistes occupent les fonctions dionysiaques de la société (pour une meilleure compréhension de ce que j’entends par « dionysiaque » je vous recommande mon récent billet; « L’apollinien et le dionysiaque »). Les arts tomberont inévitablement dans l’émotivité et c’est leur fonction propre, alors qu’elle est la pertinence de critiquer l’idéalisme des artistes? C’est leur job, bordel! Étant empreint de leur progressisme intimement lié à leur activité créatrice et étant constamment en quête d’inspiration au sein de leur époque, il est tout à fait normal que les arts soient touchés et bouleversés par les élans des peuples ou de certaines franges de ceux-ci. Une rue bloquée par des banderoles ondulants au vent au dessus de la tension d’une opposition face au bras armé de l’État est plus artistique que la fluidité rentable des artères utilitaires d’une journée sans histoire. Vous voudriez que les arts ne se mettent pas dans les pattes de la production laborieuse de la grande machine industrielle occidentale? Mais voyons; auriez vous confondu artistes et publicitaires? Et si jamais il arrive que les arts de votre nations n’admettent que l’ordre établi et soient plus émus par le bruit cadencé des bottes et la gloire de l’État que par un doux après-midi sur une terrasse à boire de la sangria, les rues piétonnes des festivals et la désinvolture d’un groupe de gens qui rend une rue piétonne de force pour exprimer son mécontentement, eh bien je vais vous dire, ayez crainte pour vos droits. Un art suppôt de l’État et de l’ordre établi est souvent le symptôme d’une société où s’effrite la liberté d’expression. Pourquoi l’art se soumettrait-il à un fatalisme conservateur si ce n’est que parce qu’il est instrumentalisé à des fins douteuses? L’art se doit d’être contestataire; il est la critique émotive de l’ordre et l’exutoire de nos malaises et de nos joies. Il est liberté inconditionnelle, idéaliste et immuable.

On dira encore souvent des artistes qu’ils dépendent des subventions. On lancera même un débat sur notre cinéma, gagnant de prix internationaux, mais non lucratif. Mais sérieusement, n’éclipsons pas le fait qu’un artiste n’étant pas à même de vivre puisque règne un marché artistique monopolistique et exclusiviste me semble plus souple et adaptable aux aléas de la vie que celui dont un bouchon de circulation déstabilise la vie au point de demander à ce que le sang coule dans les rues. Bref, ceux qui dépendent de subventions dépendent moins de l’état que ceux qui dépendent de la répression policière destinée à nettoyer leurs rues. Ces lâches bonnes gens automobilistes qui redemandent de la matraque sur du manifestant pour espérer gagner quelques minutes, ces entreprises et ces jongleurs de montants critiquant les supposées parasites sans réaliser que leur ordre économique et social est maintenu par l’État à fort coûts, ils oublieront fort probablement que l’art est libre et s’est accommodé maintes fois de la pauvreté et du malheur et qu’il sait reconnaitre la détresse humaine dans un matraquage, ce qu’il ne saurait faire lorsqu’il est question de rentabilité économique et de caprices individualistes.

Disons aussi que si les artistes ne sont pas nécessairement spécialistes et que leur idéologie peut parfois s’avérer peu soutenue ou confuse. Ce flou idéologique n’ajoute néanmoins aucune incohérence à leur positionnement. En effet, les artistes ne sont pas unanimistes. Ils ne sont pas un milieu clos où règne une pensée unique comme les polémistes aspirent à nous faire croire. Ils sont solidaires d’un chaos d’émotions et d’interprétations. Ce n’est que pour consolider ce chaos et la libre pensée qu’il sous-tend que les artistes sont unanimes. Bien clairement, ils sont probablement les plus grands défenseurs de la fameuse maxime de Voltaire « Je défendrai mes opinions jusqu'à ma mort, mais je donnerai ma vie pour que vous puissiez défendre les vôtres. ». Il n’importait pas nécessairement à l’artiste de s’ingérer dans le débat comptable des droits de scolarité, mais son appui inconditionnel au phénomène d’expression d’idées sous toutes ses formes n’a rien d’insolite et est complètement justifié. L’art se doit d’appuyer un « printemps érable » parce qu’il est une prise de parole et une réalité qui émerge sur la scène publique et dans l’imaginaire des gens. Point

Remarquez que ce n’est pas parce que quelqu’un joue dans 30 vies qu’il devient automatiquement une autorité compétente sur un sujet politique, mais il aura certainement une sensibilité d’artiste et un podium pour s’exprimer et il l’utilisera assurément. Après cela, c’est au citoyen d’être raisonnable et d’analyser la chose de manière rationnelle; pas à l’artiste.

Pour conclure, les liens entre la gauche et les milieux artistiques n’ont rien d’un dogmatisme fermé et d’un conditionnement au sein d’un groupe élitiste. Tout comme la gauche, l’art et la création est intimement lié au progressisme et au renouvèlement constant des idées dans l’opposition récurrente face à l’ordre établi. De plus, les arts sont un vecteurs de chaos dionysiaque et agissent comme un véritable reflet de l’émotivité humaine. Ils sont donc évidemment collaborateurs des bouleversement sociaux et intéressés par les évènements de leurs temps. Dieu merci, dans leur fougue émotive et libertaire, ils ne sont pas que l’instrument de l’ordre établi! Aussi, l’art n’a rien d’un parasite. En tout cas pas plus que notre système industriel qui vide les rues à coup de grenades assourdissante et de matraque. Enfin considérez que loin d’être unanimiste, les arts, dionysiaques par excellence, ne s’entendent très clairement que sur le fait que le chaos de la libre pensée et de la libre expression des idées ne peut en aucun cas être entravé. Que les polémistes à deux balles cesse donc leur conspirationnisme crasse aux sujets des artistes de gauche. Ils pourront toujours vanter les publicitaires et les pions de la grande industrie artistique, mais qu’ils laissent les artistes véritables tranquilles et les laissent accomplir leur rôle d’agents du chaos, libérant l’émotivité des foules et la remise en question perpétuelle des choses.

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