L'apollinien et le dionysiaque


Apollon et Dionysos - Charles Lapicque - 1964 - 114 x 146


Le dualisme en politique est une chose inévitable. Pour se retrouver dans les débats, nous utilisons des spectres sur lesquels se placent les différentes idéologies. D’un extrême à l’autre, nous situons si une idéologie est de gauche ou de droite, progressiste ou conservatrice, étatiste ou libérale, etc. Il est cependant deux concepts dont la complexité et le dualisme impeccable mérite d’être pris en compte. Habituellement utilisé dans l’art, les termes englobant, voire totalisant d’apollinien et de dionysiaque sont susceptibles de mieux faire comprendre les aspirations générales de l’humanité vis-à-vis de la réalité qui l’entoure.


Pour commencer, l’apollinien représente tout ce qui est ordre, équilibre, rationalité, mesure et tempérance. En ce sens, il est intimement lié à l’élan civilisateur humain. Pour ce qui est du dionysiaque, il représente le chaos, les contrastes, l’exubérance, l’instinctif, le déroutant et le sauvage. Notons que cela revient à dire que le dionysiaque est l’absence de l’apollinien ; sans ordre nous avons le chaos, sans tempérance nous avons l’exubérance et sans la civilisation nous avons le sauvage. L’apollinien est une présence légiférant et structurant le monde, le dionysiaque n’est qu’absence d’ordre. Cependant, ce dernier a une importance capitale, puisqu’il est le contexte originel de la création ; sans notre terre effervescente de grandeurs et de bassesses, sauvage et déroutante, nous n’aurions pas été à même de pouvoir l’ordonner et créer le monde à notre image.


Ces concepts sont facilement transposables à des conceptions temporelles bien caractéristique. Disons qu’il semble inévitable que le dionysiaque soit cyclique. Sans mesure, impossible de prendre une direction particulière et impossible de déterminer le début et la fin du temps. Tout n’est que chaos intemporel. C’est l’édification de théories rationnelles, d’arts fixes et de civilisations et la volonté de les préserver et de les améliorer qui amène la perception d’un temps qui avance. Prenons l’exemple de la musique ; une improvisation spontanée et sans direction précise est dionysiaque puisqu’elle n’a pas de structure prédéfinie et n’a pas de début ni de fin ; elle n’est qu’une bribe du phénomène général qu’est la musique apparue spontanément et qui n’aura jamais de postérité. Une symphonie de Beethoven, mise sur papier, apprise à la perfection par un orchestre dirigé par un chef et répétant les exactes mêmes notes que celle d’un orchestre d’un autre temps, est néanmoins profondément apollinienne. Cette symphonie aura évidemment un début et une fin, puisque structurée.


Cependant il semblerait que le cyclisme temporel l’emporterait toujours sur la linéarité apollinienne. En effet, s’il existe un équilibre entre l’apollinien structurant et le dionysisme chaotique, c’est donc dire que toute création mesurée est destinée à périr et retourner au chaos d’où elle s’était émancipée. Les arbres meurent et pourrissent, les animaux retournent en terre, les montagnes s’effritent, les civilisations tombent et ce, jusqu’à ce que l’apollinien reprenne ses droits et que se réamorce une ascension à apparence linéaire.


Maintenant, le dionysiaque engendre une mystification du monde. Sans calcul et strictement motivé par les pulsion instinctives et sauvages, il est fatalisme et acceptation du chaos ambiant. La nature y est cruelle mais effervescente et grandiose. Nous pouvons ainsi dire que la chute des superstitions est une victoire apollonienne sur l’hermétisme dionysiaque. La nature sauvage du dionysisme est mystifiante et c’est l’ordre apollinien qui la démystifie. Les progrès de la médecine, par exemple, sont un effort apollinien pour contrôler la nature et la condition humaine alors que le dionysiaque chaotique n’aurait d’autre choix que d’accepter la mort dans le chaos du monde. La maladie ne serait qu’une manifestation épiphanique d’un monde incontrôlé.


C’est ainsi que l’acceptation des « mystères » du monde et des superstitions relève du dionysiaque. Pourtant, lors de l’établissement de religions institutionnalisées, la tendance était apollonienne. Prenons l’Église catholique ; elle était une tentative d’ordre et d’harmonie. C’est lorsque celle-ci est entrée en contradiction avec les nouvelles connaissances qu’elle est devenu le refuge d’une mystification dionysiaque et la source de chaos et d’arbitraire. Dans un monde rationnel comme le nôtre, la mystification des choses nous ramène nécessairement vers une sorte d’archaïsme proche des premiers temps humains, là où le dionysiaque régnait sans crainte.


Mais ne doutons pas de la grandeur du dionysiaque ; bien qu’il semble sombre de par son anarchie, l’effervescence qu’il contient est à coup sûr envoûtante. Le dionysiaque, c’est le calme d’une forêt magnifique lorsque vous êtes tannés du stress apollinien des villes, l’explosion d’énergie d’une fête enivrée après une semaine de labeur systématisé, la folie de l’amour face à la monotonie des relations de travail, la beauté simple d’un village agricole ancestral contre l’absurdité révoltante des monocultures industrielles, la liberté versus la responsabilité. Vous aurez, je l’espère, maintenant compris les liens indéniables qu’ont ces concepts dualistes sur les idéologies modernes. À l’ère d’un dilemme humain entre la civilisation et la terre, nous voyons le dionysiaque aspirer à reprendre ses droits sur l’imposante structure établie.


Considérons que la gauche est essentiellement un concept d’opposition. En effet, n’était-elle pas l’opposition de la bourgeoisie montante face à l’aristocratie, la grogne des misérables des usines face à ces mêmes bourgeois et maintenant l’exaspération face à l’industrie et au marché ? Ce qu’il y a d’intéressant ici, c’est que cette gauche a traversée les temps en se maintenant dans l’opposition tout en étant animée par des sentiments bien différents d’une époque à l’autre. D’une gauche structurante et apollonienne « révolutionnant » un monde hermétique et vicié, nous sommes maintenant passé à une gauche déconstructiviste nostalgique de l’harmonie cyclique dionysiaque et voulant « révolutionner » un monde trop structuré et entièrement humanisé. C’est à dire que le siècle des Lumières aspirait à réédifier le monde vers un nouveau type de civilisation alors que la gauche du XIXe siècle ressemblait plus à un désir de renouer avec la simplicité de la vie naturelle. Le sabotage des luddites en est un exemple frappant. Maintenant, de nos jours, l’écologisme s’est fusionné en la gauche et accentue d’autant plus cet attrait qu’elle a pour le dionysisme. L’anarchisme et les idéologies communautaires s’opposent fermement à la civilisation apollinienne de l’occident moderne et même l’anthropocentrisme traditionnel est mis à mal par une résurgence de l’éco centrisme. Le holisme nous ramène à la notion de « Tout » et donc d’indifférenciation de toute les facettes de la vie en un chaos général. En bref ; la gauche actuelle tente de freiner la machine spectaculaire qu’a créée la volonté civilisatrice de l’apollinien et cela sans prendre en considération que cette déstructuration s’accompagnera inévitablement d’archaïsmes. La lutte mènera à la tristesse d’affrontements violents, l’instauration d’une industrie à échelle humaine au fatalisme des conditions matérielles et à la baisse de productivité et la communautarisation culturelle à la re-mystification du monde.


Cela dit il n’y a pas que la gauche qui soit tentée par le dionysisme ; la droite aussi, mais différemment. Pour la droite, le dionysisme se retrouve dans la grossière exubérance de l’industrie et du marché. C’est tout comme si la chose était initialement calculée et tempérée en vue d’offrir à l’humanité de meilleurs jours, mais que dans l’efficacité de son rendement, l’effervescence avait permis l’emballement du système et le retour au chaos. Nous voyons ainsi un dionysisme frappant dans le contraste entre un milliardaire et un itinérant et l’acceptation mystifiante de cette situation n’est pas sans rappeler l’archaïsme des castes. Mais la manifestation la plus évidente de cet anarchisme latent est la volonté de réduire l’État, expression suprême des créations collectives humaines et de la civilisation. Réduire l’État pour consolider le chaos du marché, tel et la nouvelle humeur de la droite actuelle.


Peux-t-on alors affirmer qu’il y a une tendance générale d’un retour du balancier vers le dionysisme ? Une droite s’attaquant à l’état, une gauche s’attaquant au marché ; les idéologies actuelles mènent toutes à la destruction de quelque chose. La cyclicité des choses ne tient pas du prophétisme, il est un constat de fait. Toute vie retourne à la terre, aux forces chtoniennes du dionysiaque, après avoir crû sous une forme bien précise et bien ficelée. Si les combats politiques antérieurs ont été une opposition entre la volonté de créer de nouvelles structures et celle de préserver le confort des mythes traditionnels, ceux d’aujourd’hui s’articulent autour d’une tendance à détruire l’État pour consolider le chaos sauvage du marché et la volonté de détruire le marché titanesque pour ramener le monde à une échelle plus naturelle et donc plus dionysienne. Dans un cas comme dans l’autre, nous observons donc une tendance vers la dé-civilisation dionysienne et l’occident devrait commencer à en prendre conscience. Comment parviendront-nous à concilier la grandeur et la sécurité de nos aspirations apolliniennes et l’incontrôlable magnificence de la Terre Mère sauvage ?

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