L'alcool en public; une facette du puritanisme nord-américain


Se prendre une pinte dans un bar bondé, n’y trouver aucune place et s’installer sur le trottoir d’en face ; tel est le charme d’une Europe qui ne se fait pas de complexe sur son épicurisme. Comment se fait-il qu’au Québec, une région qui a pourtant une réputation qui la précède en ce domaine, l’alcool soit à ce point démonisée dans les rues ?

Pour ceux qui ne sont jamais passé par là, considérez qu’il en coûte 217$ à une personne prise en train de boire de l’alcool sur un lieu public de la ville de Québec. 217$... De plus, vous auriez beau avoir une canette ou bien une caisse de 24, vous auriez la même amende.

Aussi, si vous avez le malheur de tomber sur un jeune en mal de reconnaissance, attendez-vous à ce qu’il gonfle la note en vous disant : « Il me semble que t’as les yeux un peux vitreux… tu serais pas feeling ? Tu sais que l’ivresse publique est interdite ? ».

Vous imaginez le pouvoir qu’ont les policiers sur les gens enivrés sortant des bars ? Ne venez pas me dire qu’il n’est pas normal de boire dans un bar, quand même !

J’irai droit au but ; cette conception de l’ordre publique est la plus puritaine et la plus méprisable qui soit. En une belle journée d’été, où un soleil radieux nous rappelle les tropiques, je ne me priverai certainement pas de boire une Corona sur les murailles du Vieux-Québec. Qu’une de ces ignobles patrouilles viennent vider mon désaltérant sur le sol, me traitant comme un ivrogne criminel, et me remettent un constat d’infraction au montant astronomique est incontestablement une absurdité des plus frustrante.

Je ne me priverai jamais, un soir chaud d’été, d’aller m’asseoir sur le parvis de l’Église St-Jean-Baptiste avec une ou deux canettes de bières allemandes histoire de parler avec quelques amis sans avoir la contrainte sonore des bars, profitant de l’air libre et n’importunant personne avec la fumée de quelques cigarettes. Et encore ; on me traitera de désordre public. Que nous nous ramassions, que cette petite demi-heure à l’extérieur n’ait aucune incidence sur la vie et le bien-être des gens aux alentours , nous serons toujours des ivrognes « troublant l’ordre public ».

Telle est la conception nord-américaine de l’ « ordre public » : une rue pour les automobiles, un trottoir pour des piétons qui circulent, des escaliers pour monter et descendre, des bancs publics fait pour s’asseoir quelques minutes (parce qu’au delà de ça, vous êtes un flâneur, voire un mendiant), des murailles pour les photos de touristes, des bars pour enfermer les ivrognes. Toute déviation de ces fonctions précises est sévèrement réprimée ; les manifestations sont battues à coups de matraque, les musiciens sans permis se font remettre une infraction et sont chassé des trottoirs, les attroupements de gens dans des escaliers bien situées sont dissouts, les itinérants n’ayant nul part où dormir sont chassé froidement des bancs publiques qu’ils utilisent, les murailles sont constamment vidées et font l’objet d’une sorte d’acharnement de la part des forces policières et les bars sont les lieux de prédilection où rôdent celles-ci à la recherche d’un malchanceux titubant vers chez lui… Bref ; la ville est une machine bien huilée et toute humanité en son sein est indésirable.

Ira-t-on dire d’un londonien buvant une bonne pinte de noire dans la rue devant son pub favori qu’il est un alcoolique ? Non ; nous serons charmé par la vie sociale se rassemblant autour des pubs de la ville le soir venu. Ira-t-on dire du parvis du Sacré-Cœur, là où s’enivrent les gens face à Paris sous la douce mélodie improvisé de quelques guitaristes, que c’est un lieu où règne le désordre ? Non ; nous serons charmé par la liberté et le romantisme de Paris. Ira-t-on dire de Barcelone que c’est la nouvelle Sodome ? Si vous le pensez, vous êtes l’esprit le plus frileux que je connaisse ; Barcelone est le symbole même de la fête, de la joie. Enfin, ira-t-on dire des turcs se rassemblant dans un amphithéâtre grec de Lycie pour chanter et boire toute la nuit qu’ils sont décadents ? Non bordel ! Nous allons savourer ce moment unique et grandiose et festoyer avec eux ! Connaissant les réticences de l’Islam sur l’alcool, j’aurais été porté à croire les autorités plus restrictives, ne serait-ce que pour des raisons culturelles, mais non, le Québec est plus puritain sur sa notion ridicule d’ « ordre public » que la Turquie méditerranéenne.

Des exemples de la sorte, il en pleut. En fait, peut-être n’est-ce qu’une impression, mais il m’a semblé que les policiers européens en avaient absolument rien à foutre de l’alcool dans les rues ; ils ont autre chose à faire et puis il n’y a rien de mal là-dedans. En autant qu’il n’y ait pas bataille et que les gens n’éclatent pas les bouteilles sur les murs, ça va. Mais si vous pouviez voir le visage rougissant de joie d’un policier de la ville de Québec lorsqu’il vous prend sur le fait ; c’est pathétique. De plus considérez que puisqu’il est illégal de boire dans les lieux publics, ceux qui veulent boire à l’extérieur se cachent. Résultat : vous retrouvez des canettes de bières écrasées dans vos parkings souterrains, dans vos plates bandes et partout où il est possible de dissimuler les preuves de la consommation démonisée.

Ne nous leurrons pas, il y a une nette tendance prohibitive en occident depuis quelques décennies. À quand une nouvelle prohibition complète ? Les cigarettes, et ensuite l’alcool ? Vous savez, ça n’a rien de farfelu comme scénario...

Maintenant, l’apogée, le culte suprême de notre puritanisme frileux de colonisés éternellement passifs ; la prohibition de l’alcool privée dans le Vieux-Québec lors de la St-Jean-Baptiste… Non seulement nous nous imposons une ville morte où les regroupements festifs spontanés sont prohibés à l’année longue, nous acceptons de voir notre fête nationale instrumentalisée au profit d’intérêts privés. Accordons un monopole sur l’alcool à une telle compagnie ! Renforçons la présence policière, histoire que tous sachent qu’ils sont suspectés ! Barricadons toutes les rues pour fouiller ces potentiels ivrognes ! Les publicités ne trompent pas ; quelques patriotes qui n’ont de festif que le sourire et des « ivrognes » bien amochés. Qu’on se le dise ; les québécois ont quelque chose de très latin. L’alcool, c’est culturel et partout chez les peuples les fêtes nationales sont des réjouissances où coule ce divin élixir. Tenter de mater la liberté émanant de la fête nationale, c’est tenter de mater le peuple québécois lui-même. Nous ne sommes pas ces puritains que les autorités tentent de créer et je ne vois rien de plus éthique dans le fait de boire à forts coûts avec des petits verres de plastique insignifiants encerclé par des centaines de policiers hostiles.

À ma dernière St-Jean-Baptiste, j’ai assisté à cette scène troublante où un homme s’enfuyait avec une caisse de bière dans les bras. Il était poursuivit par deux agents de sécurité et il ne faisait aucun doute qu’ils le poursuivaient à cause de son alcool. Arrivé à la hauteur d’une clôture, les deux gardiens ont plaqué le malheureux. La tête sur la clôture et ensuite sur le sol. À l’entendre crier, il avait mal. Il fut menotté en emmené je-ne-sais trop où… Tout ça pour une douze de Pabst. Est-ce vraiment ce que vous appelez l’ « ordre public » ?

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