Une petite apologie de l'institution vaticane


S’il est courant d’entendre « je n’ai rien contre la religion, c’est l’institution qui est méprisable » en ce qui a trait à l’église catholique, il faudra néanmoins admettre que sous un voile de tempérance, cette position cache une véritable ignorance. En effet la haine du clergé, des papes, et particulièrement du faste des églises et de la Cité vaticane est tenace et ne manque jamais de se manifester dès qu’on y fait référence. D’une part, sans cette institution, l’Europe ne serait probablement jamais parvenue à s’imposer dans le monde, avec tout ce que ça implique, d’autre part, son existence aura grandement simplifié la laïcisation de nos sociétés et enfin, elle reste tout de même le lieu où se déterminera l’avenir d’un milliard de croyants de part le monde.

À l’aube du XIIe siècle, l’Europe se relève lentement de la chute de l’empire carolingien. S’instaure alors une phase d’ « encellulement » de la société chrétienne autour de châteaux, de monastères et d’Églises. Les populations antérieures vivaient en effet de manière semi-nomades dans des installations très sommaires, c’est donc véritablement à partir de ce moment que se concrétisent les villages et les villes du continent. Cet encellulement spatial s’accompagne aussi d’un encellulement social ; c’est à dire que s’instaure alors la féodalité. Bien souvent raillé, ce système était pourtant très efficace. En toute complémentarité (et étrangement semblable à la République de Platon), le clergé établit les normes sociales, les seigneurs sont les gardiens de celui-ci et les paysan sont les producteurs nourrissant l’ensemble. En bref ; l’Europe est alors fractionnée et chacune de ses cellules vit en relative autarcie. Il existe certes des rapports féodaux entre les seigneurs, il existe même encore un roi, mais le fractionnement politique est bel et bien la caractéristique principale de cette période.

Maintenant, c’est aussi la période où le Vatican raffermira son autorité sur la chrétienté. Il y avait déjà longtemps que le Pape était en compétition avec les rois. Rappelons-nous que dans l’empire romain, c’était l’Empereur qui détenait les rennes de l’Église, et que l’autorité pontificale n’est qu’une fonction qui a été dissocié de la fonction impériale au Concile de Nicée en 325. Ainsi, ces deux fonctions en sont venues à représenter respectivement le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel dans la société chrétienne. Plusieurs fois dans l’histoire, on observera les empereurs et les papes jouer au bras de fer. Par exemple, lorsque Léon III couronne Charlemagne sans l’avertir, il vient ainsi symboliquement représenter que le pouvoir temporel n’appartient pas en propre à l’empereur, qu’il n’est en fait que délégué à celui-ci sous la sainte approbation du pape. Enfin, lorsque justement l’Europe se fractionne et que l’idée impériale ne devient qu’un rêve lointain, le Vatican profite du vide ainsi créé pour s’imposer plus assurément. Il solidifiera donc son réseau d’Églises et les coordonnera, multipliera les bulles pontificales et les interventions, menaçant d’excommunication tout seigneur réfractaire. Lassé des guerres privées entre seigneurs, il proclamera la Trêve de Dieu et, finalement, engendrera des croisades pour unir les chrétiens sous la même bannière, malgré leurs divisions.

Le sacre de Charlemagne

Comprenons bien qu’en cette époque, l’Empire de Chine est autant, sinon plus développé que l’Europe occidentale, les califats musulmans rayonnent et le sultanat de Dehli prend une expension énorme. Pourquoi donc est-ce que cette Europe fractionné sera à même de prendre d’assaut le monde quelques deux siècles plus tard ? Nous serions portés à croire que ce sont seulement ses productions techniques, or, son fractionnement politique allié à son union sous un même sentiment chrétien peut contribuer à expliquer ce phénomène. C’est à dire que comme le dit bien Jérôme Baschet, l’Empire de Chine, bien qu’aussi développé et extrêmement puissant, était probablement trop vaste, compliquant beaucoup l’administration de celui-ci et diminuant d’autant plus son dynamisme. C’était le cas pour d’autres grands royaumes ou empires et pour les autre régions le niveau de civilisation n’était tout simplement pas à même d’être une menace. Dans le cas de l’Europe, le fractionnement d’une région ayant connu plusieurs grands empires permit aux éventuels royaumes des administrations très efficaces et très localisés et la possibilité de concentrer leurs efforts sur leurs forces plutôt que d’avoir à gérer de multiples et éloignées entreprises. Prenons l’exemple de Venise, au territoire si restreint, et pourtant si puissante, s’érigeant en véritable thalassocratie. Maintenant, imaginez vous que cet ensemble de petits et puissants royaumes était sous la dépendance directe du Vatican et que cette solidarité européenne les amènera à se partager le monde.

Loin de moi l’idée de faire l’apologie de la mégalomanie européenne ou de la colonisation outrancière qui s’en suivit, il faut tout de même admettre que sans le Vatican pour maintenir l’Europe unie malgré son fractionnement politique, celle-ci serait probablement passée au mains des musulmans ou d’un autre empire et l’Amérique n’aurait jamais été colonisée et christianisée. Bref, chers québécois, vous devez grandement votre existence au Vatican.

Le sacre de Napoléon

Pour continuer, lorsque Napoléon Bonaparte se fait sacrer empereur par Pie VII, il se saisit lui-même de la couronne et se la pose sur la tête. Le symbole est d’une importance capitale ; pour ne pas tomber dans le même piège que Charlemagne, Napoléon venait ainsi signifier que loin de se faire déléguer le pouvoir temporel par le pape, il le prend lui même en toute légitimité. C’est-à-dire que fier de l’héritage de la Révolution française, il vient consolider l’idée selon laquelle le pouvoir temporel est indépendant du pouvoir spirituel et que le sacre n’est, à la limite, qu’une formalité. Le fait que l’histoire occidentale ait été ponctuée par ces querelles entre les institutions religieuses et étatiques a donc grandement facilité le chemin de cette société vers la laïcité. Dans bien des régions encore aujourd’hui, les fonctions politiques sont liées aux fonctions religieuses alors qu’en occident, il aura suffit de contraindre les institutions à rester dans leurs champs de compétences. L’état est autonome vis-à-vis de la religion et n’a pas à s’en occuper et la religion est autonome vis-à-vis de l’État et n’a pas à s’occuper de politique. Seulement, notons tout de même que la laïcité impliquait nécessairement une subordination de l’Église par rapport à l’État - la prise de la couronne par Napoléon le symbolise - puisque justement, sans une prédominance des institutions étatiques sur les institutions religieuses, ces dernières empièteraient sur les compétences étatiques. En résumé ; l’État détient le pouvoir temporel, celui qui agit dans l’actualité, de manière concrète, et l’Église détient le pouvoir spirituel, celui qui agit dans la métaphysique, dans la pensée. De toutes façons, le Christ n’avait t-il pas dit « Rendez à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu.» ?

Venons-en donc maintenant à ce qui nous concerne de plus près ; le Vatican d’aujourd’hui. Il est évident que la raison de cet article était la démission extraordinaire de Benoit XVI que je salue ouvertement. Mon objectif n’était pas non plus ici de m’adonner à des analyses théologiques sur la légitimité d’un intermédiaire entre l’homme et Dieu mais simplement de remettre de l’avant les implications historiques et politiques de l’institution Vaticane. Je salue donc cette démission principalement pour la raison qu’elle constitue un bris intéressant de la tradition. Logiquement, l’effet pervers des fonctions à vie est la tendance à l’instauration de gérontocraties. Pour qu’il y ait du roulement et pour ne pas avoir à endurer le même souverain pontife pendant trop longtemps, il devient habituel de nommer des personnes extrêmement âgées et donc plus conservatrices. De plus, il y a beaucoup plus de sagesse dans le retrait d’une personne sentant ses forces la quitter et avouant ne plus être à même de tenir les rennes de l’institution que la morbide et lente mortification du pieux et inapte vieillard. Il y a d’ailleurs toute une imagerie sacrificielle dans la déchéance des papes qui en viennent à être carrément mourants tel des christs sur la croix. Je pense qu’un christ suffit et que pour le bien de l’Église, il est mieux d’avoir à sa tête des gens en pleine capacité de leurs moyens. N’oublions pas qu’il y a plus d’un milliard de chrétiens catholiques sur terre et que ceux-ci méritent véritablement de voir leur Église s’adapter aux réalités de ce siècle. Je parlais récemment à une connaissance d’une autre confession qui me disait que ce n’était pas le rôle de la religion de s’adapter à son époque, puisqu’elle était en quelque sorte immuable de part sa sainteté. Probablement est-ce parce que je ne suis pas croyant, mais c’est de la foutaise… Les apôtres n’auront jamais connu l’imprimerie, et sa diffusion aura obligé l’Église à s’adapter aux revendications des chrétiens de la fin du Moyen-Âge. Le concile Vatican II, en 1962, était le 21e rassemblé par l’Église catholique pour faire face à l’évolution des sociétés. Nous vivons maintenant en une époque où tout évolue extrêmement vite et certains phénomènes tels que le VIH rendent absolument impératif que les représentants de l’Église s’assoient autour d’une table et réforment le dogme. J’espère donc – peu être un peu naïvement – que ce bris récent de la tradition que constitue le démission de Benoit XVI en engendrera d’autres qui seront institutionnalisés et légitimes face au milliard de catholiques de part le monde.

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