Le Printemps québécois; une oeuvre romantique


Avec le sommet sur l’éducation qui s’en vient, je suis abasourdis de voir la petitesse dans laquelle le débat sur l’éducation s’est résigné à évoluer et l’incroyable amnésie de la population vis-à-vis du soulèvement populaire que nous avons vécu au printemps dernier. Le printemps québécois, je suis désolé, n’avait rien à voir avec une banale question de droits de scolarité. Voici, en quelques points, mes impressions quant à ce mouvement historique et la génération qui l’a porté.

Génération de la « guerre au Terrorisme ».

Les gens dans la vingtaine au Québec en ce début des années dix du vingt-et-unième siècle forment probablement un groupe générationnel distinct et bien différent des X et des jeunesses de la réforme. Il faudrait d’abord situer, je le crois, pour beaucoup l’éveil politique de cette jeunesse en les tristes évènements du 11 septembre 2001. C’était le début de la « guerre au terrorisme », qui allait ponctuer la politique internationale jusqu’à aujourd’hui. Cette génération a connu les désapprobations monstres à l’égard des politiques de Bush Jr., et l’arrivée imminente de l’entrée en guerre avec l’Irak fut l’occasion de grandes manifestations mondiales. Je me souviens d’un certain jour où le pavillon des secondaires un et deux de mon école s’était donné le mot pour sortir à une heure précise pour manifester. C’était ma première désobéissance civile mais je ne le réalisais pas encore. Eh bien dites vous qu’on vint barrer toutes les issues possibles, ce qui voulait dire ; à partir de maintenant, fasse qu’il n’y ait pas de feu dans ce pavillon ! Des gosses veulent boycotter leurs cours en solidarité pour d’autres gosses qui crèveront ailleurs dans le monde et on les embarre dans l’école ; le concept est éloquent et très civilisé… Un jeune se dit : « ma ponctualité en une journée parmi d’autres à cette école est plus important que le sort d’une population qui entendra bientôt le sifflement des bombes ? Mais quelle société de merde tout de même ! ».

Génération d’un « développement durable » toujours plus insatisfaisant.

Cette génération est aussi le fruit d’un message constant dans nos écoles ; la pensée écologique. Lorsqu’on insiste en éducation à former les jeunes avec une idéologie écologique, qu’on ne vienne pas s’étonner qu’ils vieillissent, mûrissent, et réalisent avec frustration la gestion inefficace des ressources du monde actuel et les besoins pressants de réformes sérieuses, monumentale et véritablement civilisatrices. Une société oriente ses choix en éducation pour former des ressources intellectuelles dont elle aura besoin pour affronter ses problèmes futurs. Ce qui semble se passer ici, c’est que la société, pour se déculpabiliser, a appris à ses enfants comment vivre de manière éthique et écologique, mais se refuse à accepter le résultat de ses propres politiques. Je me rappelle avoir participé à plusieurs marches pour la terre au cours de mon cheminement scolaire, dont une énorme manifestation à Montréal dont je ne me souviens point le nom. Nous sommes donc une génération formée pour la contestation écologique et craignant le pire. Notons aussi l’influence de l’art et des philosophies orientalisantes carrément mises sur un piédestal. Qui n’a pas été touché par Avatar, triste copie d’une sorte de Pocahontas futuriste, qui venait rappeler, comme partout ailleurs, l’interdépendance de la nature et de l’homme ? Qui n’a pas été envoûté par le charme de la vie contemplative, du laisser-aller et de la « simplicité volontaire », perçus comme les remèdes anciens à nos problèmes actuels? Les scénarios se font sans cesse de plus en plus alarmistes, que ce soit en disparitions d’espèces autant sur terre que sur mer, en passant par la déforestation et la désertification, les monocultures et les Monsanto, les famines et les guerres, les gaz et pétroles, le retour du charbon, les smogs et les ouragans et j’en passe. Le catastrophisme et l’eschatologie sont dans l’air du temps, il faudra cesser de le nier et se pencher plus sérieusement sur les problèmes qu’ils soulèvent. Il y a une telle gravité dans les constats actuels, et une telle légèreté face aux sursauts de certaines franges de la population que c’en est carrément aberrant. Il était donc absolument normal qu’éclate un jour ou l’autre de telles protestations de la part des générations montantes et la combinaison de la hausse des frais de scolarités avec un Plan nord douteux leur offrit cette occasion sur un plateau d’argent.

Génération d’une culture du cynisme et du déni.

D’ailleurs, ces protestations, ne sont pas passées de l’ignorance à la frustration, mais bien du cynisme à l’espoir. La génération dont je fais parti était celle du cynisme et du déni. Qu’on se le dise, il y eut une dualité rap versus punk en cette génération, les uns répétant inlassablement des discours de vies pseudo-criminelles, les autres cultivant l’image de l’anarchiste ou du nihiliste qui vandalise des trucs. Dans un cas comme dans l’autre, il y avait un cynisme ou une espèce d’ambiance de je-m’en-foutisme incontestable dans la trame sonore de cette génération. J’ai lu un jour un article faisant état du passage, dans la musique populaire et particulièrement dans la culture hip hop, de la rue au club entre les années 90 et aujourd’hui. Incontestablement le fruit d’un embourgeoisement des grands noms de cette culture devenue industrie, il est intéressant de noter le passage du cynisme de la rue au je-m’en-foutisme du consumérisme et des soirées de débauches. Bref, nous n’avons pas ici une production culturelle faisant état d’une société en santé. Et puis les jeunes sont pour la plupart alcooliques, leur vie s’articule bien souvent autour du labeur et des bars, le cannabis n’est pas un tabou et est fumé par bon nombre, et tous ont probablement connu des gens ayant consommé des drogues dures. Notons que de récents sondages indiquaient que plus de la moitié de la population entrevoyait l’avenir avec pessimisme. Les taux de suicides sont alarmants et la dépression, maladie rampante et mise dans l’ombre du cancer, semble se généraliser et devenir la grande maladie mentale du vingt-et-unième siècle. Ont donc été imprégnées de cynisme et de ressentiment les premières années de l’an 2000 ainsi que la génération montante en cette époque. Le printemps érable fut la brèche où scintillait l’espoir et où nombreux se jetèrent en accord avec leurs insatisfactions. Le printemps québécois fut une majestueuse montée de romantisme en une génération qui avait perdu espoir.

Génération de l’échec du référendum de 95

Je n’aurai pas besoin de m’étendre sur la relative dépréciation du sentiment nationaliste chez cette génération n’ayant connu que les lendemains de la défaite de 95. Le message est martelé inlassablement ; « nous sommes à l’ère de la mondialisation et des grands ensembles ! ». Aussi, la lassitude cynique des vieilles générations face aux «chicanes constitutionnelles » aura fort probablement eu un effet néfaste pour l’idée nationale. La devise du Québec n’est plus « je me souviens » mais « pas de chicane dans la cabane ». Nous vivons le déni de nous-mêmes et l’abandon aux aléas de l’extérieur. Et voilà une jeunesse qui profite avantageusement des plaisirs du voyage – ils seront d’ailleurs critiqués là-dessus au printemps 2012 – et qui semble cultiver, à l’instar du multiculturalisme ambiant, une « identité mondiale », signe d’un romantisme quelque peu naïf en cette époque où l’on barricade bien des frontières... Cependant subsiste encore certains rêveurs qui ont de plus en plus le goût d’envoyer à la face de leurs parents : « Écoutez, que vous ayez lamentablement échoué le projet national que vous chérissiez par deux fois ne vous donne pas le droit de nous inculquer une morale défaitiste et abrutissante! Alors sincèrement votre peur et votre déni, vous pouvez vous le foutre ou je penses !»

Le printemps érable ; une œuvre romantique.

Avez-vous vu les rues, au printemps 2012 ? Les drapeaux et tout ce qui pouvait y avoir de rouge pendants aux fenêtres, les statues de la ville drapées de banderoles, surmonté par des gens faisant onduler le fleurdelisé au dessus de la foule monstre, avançant lentement, à son rythme, et faisant entendre les chants d’une jeunesse enivrée par l’air du temps ? Les avez-vous écoutés ou regardés, ces citoyens aux fenêtres, sur leurs balcons, sur les trottoirs, le sourire aux lèvres, abasourdis par le gigantisme du mouvement, et qui avaient le visage des gens qui observent l’histoire s’écrire sous leurs yeux ? Étiez-vous actifs sur les débats monstres d’un internet dont ont venait de comprendre l’importante fonction sociale? Étiez-vous présent, lorsque les sourires aux lèvres passèrent à l’inquiétude des regards et à la frustration des poings levés ? Lorsque nous voyions ces gens qui nous accompagnaient et avec qui nous avions partagés notre espoir et notre joie broyés dans les tenailles de corps anti-émeute aux allures soldatesques d’un état froid et répressif? Avez-vous assisté à l’innocence d’une jeune et jolie asiatique, aux traits certains d’un ange, pointée au visage à 30 centimètres par l’imposant fusil d’un de ces sinistres soldats ? Avez-vous assisté à l’arrestation d’un homme écrivant à la craie sur le trottoir ? Avez-vous entendu les représentant de l’ordre vous insulter et se rire du bris inhumain de nos confiances ? Avez-vous vécu la trahison de voir l’assemblée voter une loi immonde qui nous acculait au statut de criminel, malgré notre innocence, notre nombre et notre pacifisme ? Avez vous connu la douleur d’une matraque sur votre abdomen, alors que vous n’aviez de tort que d’être présent dans la rue ? Avez-vous connu le sentiment qu’on risquait votre vie pour la simple raison que quelques conducteurs s’enrageaient à leur volant ? A-t-on promu l’idée de vous faucher, si l’occasion se présentait, avec une voiture, sur les ondes d’une radio où règne l’idée qu’un crétin fait aussi bien l’affaire qu’un intellectuel ? Avez-vous connu le sentiment monstre, dans la dualité sociale à son paroxysme, d’un éveil étendu qui s’emportait et laissait entrevoir la destruction imminente des piliers de tout ce qui est détesté par l’espoir ainsi retrouvé d’une génération qui était destinée aux cieux gazeux et aux terres brulées par les sécheresses toxiques ?

Le printemps québécois était une question de droits de scolarité ? Faites-moi rire… Le printemps québécois était essentiellement une œuvre romantique en un temps désenchanté. Il était le cri du cœur d’une génération fondamentalement pessimiste, le torse bombé d’une jeunesse qui s’écrie « plus jamais ! », le drapeau brandi bien haut d’une population qui reprend confiance en sa capacité de décider de son destin, le poing levé face aux forces réactionnaires qui tentaient de le ramener dans les rangs de la routine laborieuse, des incertitudes du futur et du refoulement de ses aspirations au profit d’un ordre social qui ne privilégierait encore qu’une minorité. Le printemps québécois était la réponse millénariste à l’eschatologie ambiante du 21e siècle, mais, loin de se limiter au prophétisme, aspirait à être l’artisan actuel de son futur. Ce printemps dont ont a parlé comme d’une erreur était le fruit des politiques de vos dirigeants merdiques des années 80 à nos jours, il était la réponse à votre démembrement de l’état providence, la réponse à ce mandat que vous nous aviez assigné, et qui nous résignait à payer toute notre vie pour votre société d’endettement chronique. Cette saison de renouveau était une prise de conscience de notre jeunesse vis-à-vis du monde ; du Chili à la Corée, de l’Afrique du sud à l’Angleterre, de l’Espagne à la Colombie, de l’Inde à la Grèce, les jeunesses prenaient les rues face aux matraques, aux poivres et aux fusils de l’establishment. Il aura certainement fleurit, ce printemps, lorsque nous aurons rejoins nos frères et nos sœurs de l’austérité et que nous aurons contesté en un même chant la décrépitude du notre monde ! Il était le lieu de l’élaboration de médias alternatif, de regroupements d’artistes engagés, d’inspirations profondes pour les littéraires et les poètes, de scène effervescente pour les mélodies de nos talents, de podium pour intellectuels de tout acabit ainsi que pour nos potentiels futurs dirigeants. C’était l’essence même du chaos créateur ; ce printemps fut le lieu des possibles, sans bornes, infinis ; libres.

P.S. Le succès du fameux jour de la terre, sérieusement… C’était le printemps québécois, un 22 du mois ; tout le monde sait que ça lui était en grande partie redevable…

L’essoufflement du mouvement.

Mais toute choses tombent, et elles tombèrent dans cette « douchbagesque » soirée de la St-Jean Baptiste Labeauméenne, là où on plaquait les fuyards armés de caisses de bières sur les clôtures, et les foutions face contre terre sur l’asphalte pour leur faire comprendre la gravité de leur crime… Je vous jure, il y avait plus de cols en V et de gobelets de bières de « party » à l’américaine que de drapeaux Québécois (Ils étaient en fait interdits sur les plaines d’Abraham si trop imposants). Je me rappelle avoir pensé qu’il y avait plus de fleurdelisés dans les manifestations qu’en cette St-Jean-Baptiste fade. Le mouvement était dissipé et commença à se diluer dans l’été naissant. Tout repris son cours. Un mécanisme bien ciselé, le labeur et la quête au progrès, il nous ramena en son sein, l’essoufflement était inévitable.

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Le Sommet sur l’éducation ? Parlez-moi donc d’une blague…

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